L'idée de Margival est née à l'été 1942. Les Anglo-Canadiens viennent de rater un débarquement à Dieppe, mais les Allemands ont compris qu'un jour ou l'autre il y aura du nouveau à l'Ouest. Il faut bâtir un QG en France. Nom de code : le Ravin du loup (Wolfsschlucht ou W2), en référence à la Tanière du loup de Hitler à Rastenburg. Pourquoi Margival ? Les Allemands, qui songent déjà à protéger le train de Hitler, y trouvent un tunnel long de 600 mètres : la ligne Paris-Laon passe là, en plein milieu. La vallée très encaissée facilite le camouflage. La zone est aussi située à mi-distance entre le Pas-de-Calais et la Normandie et on dénombre, dans les environs, plusieurs gares de triage et six aérodromes. Par ailleurs, il existe déjà une ligne à haute tension et des sources d'eau indispensables pour fabriquer le béton (250 000 m3 seront utilisés). Dernier atout : on se trouve en zone interdite. Margival a donc tout pour plaire. Placé sous la tutelle de l'organisation Todt, le chantier procède à des expropriations en masse sur un rayon de 6 kilomètres. Huit villages sont concernés, qui seront évacués en mars 1944. Entre-temps, l'opération aura fourni du travail à toute une région : la main-d'oeuvre est composée de prisonniers de guerre, de droit commun, de requis, mais aussi de volontaires." Quelques anciens du coin ont travaillé ici ", précise Didier Ledé, président de l'ASW2, qui nous fait visiter la zone aujourd'hui circonscrite à 2 kilomètres carrés, où surgissent une quarantaine de bunkers. Il y a le bunker n°5, dit " Constance ", long de 108 mètres, qui fut le plus grand centre de transmissions allemand de la guerre : grâce aux 600 lignes installées, l'état-major était en liaison avec l'Europe entière. L'ex-bunker de l'état-major s'étend sur 92 mètres. Celui du Führer, décoré d'un bas-relief de Napoléon à cheval, dépassait en dimensions son QG de la Tanière du loup. En 2007, l'intérieur a été incendié car, malgré ses clôtures, le site du W2 est la proie des vandales : durant la visite, on surprendra un intrus en train de casser un tableau électrique pour récupérer des fils de cuivre.

Hitler aurait dû aller au W2 juste après le 6 juin 1944. Mais l'offensive russe du 8 juin le retient en Prusse-Orientale. Pendant dix jours, ses maréchaux Rommel et von Rundstedt tentent de le convaincre de déplacer vers la Normandie la XVe armée basée dans le nord de la France. Mais Hitler refuse : les services secrets allemands sont encore persuadés que le vrai débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais. Agacé par un rapport alarmiste de Rommel, rédigé le 15 juin, Hitler débarque à l'improviste deux jours plus tard. L'ex-petit caporal connaît bien la région. En novembre 1917, il a été en convalescence dans une ferme voisine à Cerny-lès-Bucy et, en mars 1918, il a passé une semaine de repos à Laon, situé à 15 kilomètres au nord. Ce 17 juin 1944, il atterrit à Metz, avant d'être conduit en voiture jusqu'à Margival, où il a convoqué ses deux maréchaux à 9 heures. Grâce aux Mémoires du général Speidel, présent ce jour-là, on sait tout ce qui s'est dit lors des réunions, qu'une alerte aérienne interrompra durant une heure en fin de matinée. Rommel réitère sa demande et exige aussi que la division Das Reich soit punie pour le massacre d'Oradour-sur-Glane. Hitler, furieux, le rabroue et brandit l'argument des V1 et des V2. Justement. En fin de journée, le général Jodl lui apprend qu'un V1 parti de Vignacourt, dans la Somme, est venu s'écraser le matin même, à 4 h 30, à 3 kilomètres de Margival, dans le village bien nommé d'Allemant. Ce V1 est juste une coïncidence, mais Hitler, qui devait aller visiter le front de l'Ouest, se saisit du prétexte pour rentrer en Allemagne : " Le W2 n'est pas un endroit sûr dans une France remplie de terroristes ", confie-t-il à Speer.

Le 26 août, le W2 réceptionna aussi un ordre qui aurait dû bouleverser l'Histoire. On connaît la demande transmise à von Choltitz : " Brûlez Paris ! " Apprenant qu'il n'en a rien fait, Hitler exige le 26 août que tous les V1 et V2 soient lancés sur la capitale. Mais le général Speidel, qui reçoit l'ordre par téléphone au W2, a été attaché militaire à Paris de 1933 à 1935. Il ne dit pas un mot au maréchal Model, absent ce jour-là. Paris a donc été sauvé ici, à Margival, mais l'Histoire l'a oublié. L'ironie veut que Speidel reviendra sur les lieux en 1957 comme général de la Bundeswehr et chef des forces armées de l'Otan, qui y a installé dès 1950 son poste de commandement n°2. En 1967, quand la France quitte l'Otan, le camp passe à l'armée française, qui y forme ses commandos . En 1995, des travaux estimés à 800 millions de francs modernisent l'endroit, qui doit accueillir les commandos antiterroristes. Puis l'armée lève brusquement le camp (Plan armée 2000) et le site est la proie des ferrailleurs avant qu'en 2000 la zone soit revendue à trois villages, Margival, Laffaux et Neuville-sur-Margival. Depuis 2007, l'ASW2, composée de quelques bénévoles, a défriché ce lieu. Elle a aussi dégagé la piscine creusée au pied de l'ancien Tee-Haus, où le 17 juin 1944 l'on déjeuna de riz, de haricots verts, de fromage blanc, auxquels Hitler rajouta un nombre incroyable de pilules. L'ASW2 organise des visites chaque année, pour les Journées du patrimoine, mais elle aspire à créer un projet historique pérenne..